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    Dimanche, 13h08. On est tous autour de la table.

    Posté le 28/09/2026

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    Dimanche, 13h08. On est tous autour de la table. C’est l’histoire de nos dimanches depuis...
    2026-09-28T00:00:00+02:00

    Dimanche, 13h08.

    On est tous autour de la table.

    C’est l’histoire de nos dimanches depuis quelques années déjà.

    Sauf que ce dimanche-là, les larmes me sont montées.

     

    Emma, 17 ans, est arrivée avec son casque vissé sur les oreilles.

    Elle mange en scrollant, ou plutôt elle scrolle en mangeant.

    Elle est absorbée par des vies qui ne sont pas et ne seront jamais la sienne.

    Des vies en papier mâché. Des vies en carton-pâte. Des illusions algorithmiques dans lesquelles elle se dissout, comme le sucre dans le café.

     

    Maxime, son grand frère, lui aussi est là sans être là.

    Il a son macbook ouvert, juste à côté de son assiette, motif floral.

    Il répond à des mails qui, bien évidemment, ne peuvent pas attendre lundi matin.

    Il dit « hmmm, hmmmm » quand on lui parle.

     

    Les autres se sont lancés dans des discussions tout droit sorties du réseau « Elonmuskien » :

    Des phrases toutes faites, des presque-slogans à 280 caractères, des mots qui claquent, jamais entendus dans la « vraie vie », il y a quelques années encore : « système », « wokisme », « complotiste », « charge mentale ».

    Des mots d’éditorialiste BFM. Pas des mots de cuisine.

    J’en ai le tournis. J’aimerais leur dire : « c’est bon, ça va ! On a tous internet et du wifi ! »

    Mais j’ai pas le temps. Je cours de la cuisine au salon pour servir « chaud » des plats que personne ne remarque.

     

    Papy n’est pas encore arrivé. Il est pourtant déjà 13h24. Je l’appelle.

    « papy, t’es où ? »

    « j’arrive ma chérie, j’arrive, je marche doucement, tu sais »

    Il arrive à 13h47. Un peu essoufflé, un peu le chapeau de travers, son cabas à carreaux écossais sur l’épaule. Il porte des mocassins parfaitement cirés, une veste en velours côtelée, une chemise bleue assortie à ses yeux. Il a mis de l’eau de Cologne.

     

     

    Personne ne lève vraiment les yeux pour le saluer. De vagues bonjours, quelques bises sur la joue.

    « smack, smack ». L’affaire est pliée.

    Il s’assoit avec ce bruit que font les vieux dos lorsqu’ils trouvent enfin une chaise où s’appuyer.

    Il pose son cabas d’un autre temps sur la table, au milieu des bouteilles d’eau, des macbook et du bruit ambiant.

    Lentement, il sort une boite en fer. Une vieille boite LU qui devait probablement contenir des petits gâteaux au beurre, il y a cinquante ans.

     

    Il ouvre la boite. A l’intérieur ? Des vies entières.

    Des lettres jaunies liées entre elles avec une ficelle de rôti. Des photos en noir et blanc où je crois reconnaitre mamie. Elle a vingt ans, tout au plus. Elle porte une jupe à fleurs. Et elle rit. Et elle prend toute la lumière. Et elle semble nous regarder ; elle en 1964, nous en 2026.

    Juste à côté, une autre photo ; de mon père, bébé joufflu, dans un berceau en osier. Juste à côté encore, une vieille recette de cuisine, écrite à la main, sur une feuille tachée de beurre : celle d’un quatre-quarts.

    Au fond de la boite, un tout petit bracelet. Fin comme un souffle et terni par le temps.

     

    Dans le salon, le silence s’est installé comme un invité qu’on n’attendait plus. Un vrai silence, sans bip de notification. Maxime a fermé son écran sans même que personne ne le lui demande.

    Papy prend le bracelet, qui semble si fin, entre ses doigts de travailleur.

    « Ça », dit-il, « c’est le bracelet de mamie elle l’avait reçu pour ses 16 ans. Son père le lui avait offert avec un mois de son salaire d’ouvrier. Elle le portait le jour où je l’ai rencontrée. Elle tremblait comme une feuille et moi aussi. C’est drôle, j’ai l’impression que c’était hier. »

    Emma a retiré son casque.

    Papy reprend : « elle a enlevé son bracelet quand elle a été enceinte. Ses poignets avaient gonflé. Elle l’avait mis dans cette boîte. »

    Il me regarde et il ajoute « Prends-le, ma chérie. Mamie, elle était comme toi. Elle courait partout, elle aussi. »

    J’ai pleuré, pleuré comme jamais je n’avais pleuré auparavant. Des larmes qui ne viennent pas des yeux mais du ventre. J’ai pleuré parce que j’ai compris.

    On avait tout mais en version accélérée : les livraisons rapides, la bouffe rapide, les réponses rapides, les amours rapides. On avait tout mais on n’avait plus rien.

    Ce dimanche-là, on a pris le temps. On a lu toutes les lettres, regardé chaque photo.

    On a même fait un quatre-quarts.

     

    Le monde dehors continuait sa course folle, en clignotant « vite, vite, vite » et nous dans notre petite cuisine, au quatrième étage d’un immeuble ordinaire, le temps s’était arrêté pour s’asseoir avec nous.

    Il porte une veste en velours côtelée et des chaussures parfaitement cirées, il s’appelle Jean.

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